Pascal Paoli et Napoléon Bonaparte

 

A l’occasion de ses trente ans d’existence et de rayonnement, la Rinascita di u Vecchju Corti, en partenariat avec la Ville et la Société historique de Corte, a demandé au prince Charles Napoléon de revenir sur les portraits croisés de Pascal Paoli et de Napoléon Bonaparte, thème auquel il a consacré une étude en 2000, avec comme sous-titre : « Aux origines de la question corse ».

Après avoir rappelé, pour un public averti, les liens intimes et puissants qui unirent notre ville et la famille de Charles et Letizia, de 1765 à Ponte Novu, le conférencier s’est pleinement attaché à la présentation parallèle de ces deux destins d’exception : Paoli et Bonaparte.

Dés l’ouverture des Etats généraux et pendant le printemps et l’été 1789, le jeune Napoléon, épris des idées de Rousseau, imbu des héros de Plutarque, adhère de toutes ses fibres à l’idéal révolutionnaire : « La Révolution me convenait et l’égalité (…) me séduisait ». Il croit en une France régénérée : « Homme ! Homme ! Que tu es méprisable dans l’esclavage, grand lorsque l’amour et la liberté t’enflamme ». Retiré en Corse, lieutenant, il prend la tête des patriotes d’Ajaccio et l’initiative d’une adresse à l’Assemblée Nationale : c’est le premier manifeste politique d’une carrière qui en comptera tant. Il se réjouit de voir la Corse intégrée à la France : « La Nation lui a ouvert son sein, désormais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes : il n’est plus de mer qui nous sépare ».

En exil à Londres, de son côté, Paoli reçoit cette nouvelle avec prudence, même s’il dit regarder « avec une joie extrême l’œuvre de régénération de la monarchie ». Après le décret du 30 novembre 1789 portant que la Corse est « partie intégrante de l’empire Français », l’appel est unanime de la France et de la Corse le décide à rentrer. Il est porté en triomphe à l’Assemblée Nationale où, en avril 1790, il prononce le célèbre discours : « Messieurs, ce jour est le plus beau de ma vie (…). J’ai laissé ma patrie dans la servitude et je la retrouve libre ». Fêté par La Fayette, Danton et Robespierre, il est reçu par Louis XVI à Versailles.

Joseph Bonaparte, membre du conseil municipal d’Ajaccio est envoyé, avec Pozzo di Borgo, à la rencontre du Général à Aix. De retour à Ajaccio, il est désigné comme député à l’assemblée d’Orezza qui, en septembre 1790, portera le Général à la présidence du conseil général et au commandement de la garde nationale. Napoléon l’accompagne. La rencontre des deux hommes, selon les Mémoires de Joseph, aurait eu lieu sur le champ de bataille de Ponte Novu.

L’arrivée de Paoli a ouvert réellement la Corse à la révolution Française mais les mois qui suivent sont chaotiques, déchirés entre les sentiments monarchistes du Général et aux plus extrêmes, du parti de Saliceti et des Bonaparte. Or, le député Buttafoco ayant violemment attaqué Paoli à la tribune de l’Assemblée, c’est Napoléon qui est chargé, au nom du club patriotique d’Ajaccio, de défendre le Général. La lettre à Buttafoco est un grand morceau d’éloquence politique et de conviction républicaine : écrite d’une plume mordante, elle montre la haine ardente du démocrate contre l’aristocrate, de paoliste contre l’anti-paoliste.

En mai 1792, Napoléon est de retour en Corse. Joseph et lui sont devenus suspects à Paoli qui les juge trop proches de la faction Saliceti, Napoléon surtout. Celui-ci, reçu de manière glaciale à Corte, décide de regagner Paris, où il assiste à la dégradation de la situation politique. En Corse, dans le courant de 1791, c’est désormais Lucien qui, des trois frères, à le plus de rapports avec le Général. Mais la proclamation de la République et l’exécution de Louis XVI, en janvier 1793, annoncent la rupture de Paoli avec la France. L’échec de l’expédition de Sardaigne lui est imputé par le parti révolutionnaire. A l’instigation des Saliceti, la Convention lui retire sa confiance, puis, après quelques semaines, le met en accusation, sur l’intervention imprudente de Lucien au club révolutionnaire de Toulon.

Par réaction, les Bonaparte sont désormais mis au ban de la Corse paoliste : la consulte de Corte le 26 mai 1793 prononça contre eux, peut être de la plume même de Pozzo di Borgo, cette phrase terrible : « nés dans la fange du despotisme, nourris et élevés sous les yeux et aux frais d’un pacha luxurieux (Marbeuf) ». La rupture entre famille d’Ajaccio et Paoli est désormais consommée. C’est le pillage de la maison familiale, la fuite et l’exil. Le 11 juin ils arrivent à Toulon. Quelques jours plus tard, Paoli et Pozzo di Borgo sont décrétés d’accusation à Paris et mis hors la loi. Déçu par le royaume anglo-corse qu’il avait contribué à créer, mais que le roi Georges III  avait confié à sir Gilbert Eliott, Paoli est rappelé à Londres. En octobre 1795 il s’embarque pour un dernier exil qui durera jusqu’à sa mort en 1807. Mais les relations directes de Bonaparte et du Général ne sont pas pour autant terminées. En décembre 1801 Paoli rend hommage au Premier Consul sous le signe de la solidarité corse : « Je l’aime parce qu’il à montré que les habitants de cette île opprimée et méprisée, libérés d’un gouvernement tyrannique, savent se distinguer dans toutes les carrières. Il nous a vengé contre tous ceux qui étaient la cause de notre avilissement ». Et si, l’année suivante, il refuse avec dignité les conditions offertes pour son retour en Corse, l’essentiel demeure à nos yeux : toute la profondeur et la complexité des sentiments que se portaient, depuis toujours, ces deux géants de l’Histoire.

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