Extrait du Monde sur l’université

Corté, symbole de la corsitude

 

« Corte la belliqueuse (…) est une merveille de pittoresque, une des perles de la Corse. » Ces lignes, extraites d’un ouvrage de 1937, sont au diapason de l’enthousiasme qu’a toujours suscité chez les voyageurs la cité ancrée à flanc de montagne, par niveaux successifs. Comme si ses bâtisseurs s’étaient inspirés des cultures en terrasses de leurs voisins paysans pour imaginer ce labyrinthe de venelles et d’escaliers qui ouvrent sur des placettes tranquilles, ces porches obscurs et frais, ces rues bordées de hautes maisons de pierre aux façades percées de fenêtres à jalousies.

L’exposition « La Corse et le tourisme, 1755-1960″, organisée à Corte, au Musée régional, porte témoignage de cet enthousiasme. Avant de s’achever avec la naissance du tourisme de masse, pour laisser un « temps d’analyse et de recul », comme le dit Rémi Froment, secrétaire général du musée, cette exposition ramène souvent à la ville elle-même, à travers les clins d’oeil de l’histoire.

Corte, ainsi, est aujourd’hui « le coeur de la fréquentation du Centre-Corse », selon la formule du directeur de l’office du tourisme Jean-Felix Acquaviva, après avoir été une éphémère capitale politique au XVIIIe siècle. Les touristes modernes, séduits par ses sites naturels, renouent sans le savoir avec l’émerveillement de leurs devanciers du XIXe, devant la majesté du cirque de montagnes qui l’encercle.

Ils s’inscrivent aussi, lorsqu’ils randonnent sur ses sentiers, dans les pas de leurs prédécesseurs du début du XXe siècle. A l’époque, des alpinistes, souvent allemands ou autrichiens, ouvraient des voies nouvelles vers les sommets de l’île, sous l’oeil dubitatif des habitants…

Plus tôt encore, les tout premiers touristes, ceux de la fin du XVIIIe siècle, accouraient non pour les paysages – qui n’intéressaient alors personne -, mais pour rencontrer… des indépendantistes. C’est leur chef, Pascal Paoli (1725-1807), qui a fait de Corte sa capitale. Paoli s’inspire des Lumières. Admiré par Jean-Jacques Rousseau et Voltaire, il est le général en chef et le « président » de l’île, pendant ses seules années de souveraineté, de 1755 à 1769. Il déclenche dans toute l’Europe une vague de curiosité, suivie de nombreuses visites dans l’île.

Aujourd’hui, « l’impact touristique de Pascal Paoli est faible », reconnaît Xavier Poli (div. droite), premier adjoint au maire de Corte et président de la communauté de communes du Centre-Corse. Seuls 20 % des visiteurs de l’office du tourisme ont une démarche culturelle et patrimoniale, précise M. Acquaviva. Pourtant, Corte, qui reste pour les insulaires le symbole de l’aventure corse, mérite amplement d’être visitée pour elle-même.

Au coeur géographique de l’île, à la rencontre des trois vallées du Tavignano, de la Restonica et de l’Orta, elle est un verrou sur le passage est-ouest, à travers l’épine dorsale montagneuse.

Sa vocation militaire était donc évidente. Aujourd’hui comme hier, la citadelle est la vedette de la cité : ses visiteurs ont toujours été bluffés par le vertigineux « nid d’aigle » du XVe siècle, en équilibre sur la pointe d’un éperon rocheux, qui s’élève comme une falaise verticale et étroite au-dessus de la ville. Ce fortin de légende se visite toujours. Après leur victoire de 1769 contre Paoli, les Français l’ont entouré de casernes, de murailles, et d’un glacis à la Vauban. C’est dans cet ensemble que le musée de Corte trouvera sa place, à une portée de fusil du nid d’aigle.

En descendant du musée et de la citadelle, le visiteur revient, par la haute ville, vers le centre et la ville contemporaine. A moins qu’il ne préfère, au contraire, couronner l’ascension de ces ruelles vénérables par les points de vue grandioses qu’offrent le nid d’aigle ou le belvédère qui lui fait face.

Bâtie entre le XVIe et le XVIIIe siècle, la haute ville dégringole les pentes jusqu’à la frontière que marque le cours Paoli, principale artère de la ville. Escaliers et pans inclinés sont pavés, soit de galets de granit roulés par les eaux du Tavignano et de la Restonica, soit de petites dalles de schiste. Ils cohabitent avec le pavage en « marbre de Corte », sur l’escalier qui mène au nid d’aigle.

La haute ville offre un exemple préservé d’architecture rudimentaire de la Méditerranée, « entre la ville et le village », résume Jean Cancellieri, président de la société historique de Corte. Elle est aussi « une évocation de l’austérité, et parfois de la misère des genres de vie passés », ajoute-t-il.

Le pittoresque de la haute ville est d’autant moins surfait que la cité et ses habitants ne sont toujours pas riches. La modestie de leurs revenus, conjuguée au fléau de l’indivision, a souvent, depuis des décennies, conservé « dans son jus » la haute ville.

Depuis 2001 toutefois, la nouvelle municipalité accorde des subventions, qui ont permis d’amorcer un mouvement de réhabilitation, notamment sur le cours Paoli. Ces vieilles demeures, rendues encore plus sévères par les murs de schiste noir et les toits de lauzes, sont parfois très imposantes malgré leur décrépitude : sortes de « casernes hors de la citadelle », selon l’expression de M. Cancellieri, elles ont souvent été agrandies ou surélevées au XIXe siècle, pour loger des militaires.

Entre les murailles de la citadelle et la haute ville, le Palais national, bâtiment massif où Paoli avait installé son gouvernement, est aujourd’hui partagé entre la médiathèque municipale et le département d’études corses de l’université. Fondée par le grand homme, celle-ci a été rouverte en 1981. Avec ses quelque 6 600 habitants (sans les étudiants ni les touristes), Corte est ainsi la plus petite ville universitaire de France. Même si, faute de logements adaptés, la cité se désole de ne pas pouvoir retenir les universitaires au-delà des jours de cours.

La population estudiantine rajeunit cette vieille dame et l’anime, en particulier sur le cours Paoli : les bars branchés voisinent avec les maisons antiques, les chants polyphoniques avec les musiques rythmées.

La statue du général en chef trône sur la place qui porte son nom, au bout du cours. Un autre héros de l’indépendance, Jean-Pierre Gaffori (1704-1753), a sa place et sa statue, juste devant la maison de sa famille, qui porte toujours de nombreux impacts de balles, traces du passé tumultueux de la ville.

Le nom du « Babbu di a patria » (le père de la patrie) se retrouve encore sur les devantures de quelques bars ou restaurants. Mais Paoli n’est pas Napoléon : ni bibelots ni vaisselle à son effigie. En 2007, le bicentenaire de sa mort devrait rendre plus visible son empreinte sur Corte. Quant à rajeunir les façades de la haute ville, c’est une autre histoire…

Jean-Louis Andreani

Article paru dans l’édition du 28.10.06

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