Georges Krieger : ancien sous-préfet à Corté

Krieger: Libération de Corté

Ce témoignage sur la Corse pendant la guerre et sous l’occupation émane d’un ancien sous- préfet de Corte : Georges Krieger. Il naquit en Algérie, à Oran, d’une famille alsacienne qui émigra en 1870 pour rester française et paya d’ailleurs un lourd tribut de sang pendant la guerre de 14-18. Georges Krieger, mobilisé dans le 1er Régiment de zouaves (82ème Division marocaine) fut au front en première ligne de septembre 1939 à juin 1940 et cité à l’ordre de sa Division. Fait prisonnier par les Allemands, incarcéré au Camp des Tanks, à Troyes dans l’Aube, durant son transfert en Allemagne, il sauta du train en marche, s’évada et gagna la zone libre, aidé par des paysans frontaliers. Mais lorsque la zone libre fut à son tour envahie, sa liberté, voire sa vie furent en danger en tant que prisonnier de guerre évadé et Alsacien-Lorrain. Ses amis de la résistance dont le Dr Jean Deyris, fils de l’ancien député des Landes, qui dirigeait le réseau de résistance du Gers, lui conseillèrent “de prendre le large” et le firent nommer sous- préfet de Corte. La Corse était occupée par les Italiens depuis le 11 novembre 1942. Le nouveau sous-préfet rejoignit son poste par le “Général Bonaparte” qui fut le dernier bateau à faire la navette entre l’île et le continent et serait bientôt coulé. Ce serait désormais le blocus total, les patrouilles des sous-marins allemands et anglais empêchant tout ravitaillement et toute communication. Les Allemands débarquèrent dans l’île pour soutenir les Italiens. Le sous-préfet aida la Résistance. A l’appel de cette dernière et dès l’annonce de la capitulation italienne, la Corse se souleva elle-même le 8 septembre 1943 contre les Allemands.

Cette période survolée par beaucoup d’historiens méritait  d’être éclairée par ce récit d’un homme qui ne fut pas seulement témoin mais que son action, aux côtés de ses amis corses, mit constamment en danger.

Dès son arrivée à Corte, Georges KRIEGER réalise rapidement les difficultés qui l’attendent, dans cette petite sous-préfecture de montagne, de culture rustique, au cœur d’une Corse où l’occupant italien a déployé un corps d’armée de quatre-vingt-dix mille hommes.

Le général MAGLI, commandant ces troupes, réside à Corte, dans une villa sise en face de la sous-préfecture. Son état-major est installé dans un hôtel réquisitionné et les directions des services disséminées dans divers immeubles de la ville.

Parmi ces services, deux sont d’une importance primordiale: le service d’information, l’OVRA, centre de contre-espionnage et véritable Gestapo italienne, dont le PC est à Ajaccio. Le deuxième, principal adversaire du sous-préfet, est l’Office politique, organe politique et militaire, dirigé par un officier de Carabiniers, c’est à dire de gendarmerie, le colonel QUERCIA, qui fait régner la terreur.

La population, dans sa quasi généralité, était inclinée à la résistance. Mais la situation restait trouble. Les divisions claniques persistaient et pesaient sur les options nationales. Elles expliquaient, par exemple, pourquoi 1a municipalité de Solana était pour la Révolution nationale et celle de Venaco, contre. Il est vrai que le Sénateur-Maire de Venaco, radical-socialiste, qui avait voté contre la désignation du Maréchal Pétain, était placé en résidence surveillée pas les Italiens.

Pourtant, à Corte, autour de la Secrétaire générale de la sous-préfecture, Marianne Arrighi, qui était toute dévouée à Paul Giacobbi et à la cause gaulliste, s’était constitué un petit noyau de patriotes. On pouvait y compter aussi Me de Moro-Giafferi, radical-socialiste, farouche adversaire de Vichy, étroitement surveillé par l’Ovra dans sa résidence du Cap Corse, mais en rapport avec les partisans de Paul Giacobbi.

I1 est vrai que, dès sa prise de fonctions, G Krieger avait été invité par Francois Piétri, sénateur de la Corse, ancien ambassadeur de France en Espagne, « à prendre d’étroits contacts » avec Pitti-Ferrandi, également sénateur de la Corse et, de plus, Conseiller national à Vichy, connu pour ses convictions collaborationnistes et son soutien à la Révolution nationale.

Conseil dont il s’était bien gardé, résolu, dès l’abord, à remplir ses fonctions autrement que l’entendait le régime de Vichy. Sa détermination est d’autant plus forte de se concentrer sur la protection de la population contre l’occupant et de préparer la Libération.

Mais il est seul, face au Haut Commandement militaire italien. Lui, nouveau et jeune sous-préfet de 34 ans, représente directement le gouvernement français, dans une totale responsabilité. Les directives de Vichy n’arrivent plus ou, pire, ne correspondent pas ses conceptions.

S’il incarne seul l’autorité de la France, c’est à lui d’affirmer les valeurs républicaines contre l’outrecuidance et l’oppression de l’occupant. Lui seul peut et doit assurer la protection de la population, maintenir l’ordre malgré ses faibles moyens, pour éviter que les Italiens ne s’en chargent.

Pour ces tâches, à défaut d’ordres ou de conseils, c’est sa conscience seule, sa culture qui le guide: « son éthique » se plaît-il à souligner. La raison de son choix, sa résolution qui parfois frise l’inconscience, il les puise consciemment dans son humanisme protestant.

Ainsi se rend-il auprès du général en chef pour protester contre l’exécution de Mondoloni : « Je n’étais mandaté par personne, sinon par ma conscience. » Avec le sous-préfet de Bastia, Lecène, qui fut rappelé par Vichy, à la demande des Italiens en mai 1943, il ne manque pas de faire valoir, avec une passion qui devient agressive, le point de vue français.

Mais il n’est pas possible de rendre l’atmosphère de ces journées dont toutes les heures étaient faites de « colère et d’indignation », où tout devenait prétexte à protestation, à affirmation de notre foi dans la dignité et les droits de l’homme. Cette « foi » en la résistance et la libération, il la renforce dans les nombreux contacts avec ceux, gaullistes ou résistants, qui savaient « voir poindre l’aube » encore lointaine, mais assurée de la Liberté.

Il doit multiplier ses pressions contre l’OVRA et l’OFFICE POLITIQUE, qui sont particulièrement actifs au printemps 1943: tous les communistes, ou prétendus tels sont arrêtés par les italiens et détenus en Corse ou déportés à l’île d’Elbe. Ils figurent en tête des listes d’otage de la police italienne. Leur sort est entre les mains du Colonel QUERCIA à Corte, officier de carabiniers. Mais dépourvu de la politesse glacée du hobereau, il était particulièrement insolent et irrespectueux. Nos entrevues, trop fréquentes à mon gré, mais nécessaires pour obtenir des libérations, étaient d’une violence inouïes, toujours dramatiques à cause des destins qui étaient en jeu. Parfois après avoir plaidé en vain, je me réfugiais dans l’ironie, ce qui n’arrangeait rien… « Ce colonel Quercia me paraissait, au fond, être un poltron. Il avait toujours un pistolet sur sa table. Un jour, excédé, j’ironise d’abord, puis je réclame qu’il le fasse disparaître quand il me recevait, puisque moi, je n’étais pas armé. Pourtant j’obtins quelques libérations. »

Défendre la cause des prisonniers politiques internés fut sa plus lourde tâche. I1 obtint pourtant la libération des jeunes communistes. C’est ainsi que BALDACCI, (futur président le l’Association des Déportés et Prisonniers politique de Corte), GERARDI, (fils du Président de la Ligue des Droits de l’homme), CRITIANI (secrétaire du Parti communiste) furent sauvés.

Les épouses de deux déportés à l’1le d’Elbe, Madame MUSSO et Madame ZICAVO témoignent de l’intervention tenace, de la violence indignée du sous-préfet face à Quercia qui refusa de libérer leurs maris. KRIEGER s’excusa auprès d’elles, en sortant de l’entrevue, d’avoir peut-être mal servi leur cause en se laissant emporter.

Il n’hésite pas à critiquer ouvertement l’occupant dans ses rapports mensuels : « l’un régnait, sinon dans tout l’arrondissement, du moins à Corte, une agitation provoquée par des mesures de contrainte intolérables: saisies de postes de radio, condamnation pour audition des émissions anglaises, mesures d’internement ou mises en résidences forcée pour menées gaullistes ou pour agitation communiste ».

Il intervient auprès des Italiens pour les motifs les plus divers : pillage de récoltes, vols de pneus, réglementations vexatoires ou abusives. Nul ne peut pénétrer en Corse, ni en sortir, s’il n’a pas obtenu le visa de l’Office politique de Corte. En intervenant systématiquement à l’occasion des demandes de visas, il put, soit faire entrer, soit faire sortir, de nombreuses personnes qui avaient des raisons « inavouables à l’ennemi  » de changer de résidence.

Chaque soir, rappelle-t-il,  » il y avait le couvre-feu et c’était Quercia qui délivrait les sauf-conduits permettant de circuler après 20 heures. Autant dire qu’il y en avait peu… Les carrefours routiers, dont les plus importants sont coupés par des chevaux de frise et tenus par des postes militaires, sont contrôlée sévèrement  » Mais, pour nous, la crainte tenait à l’énervement des sentinelles. Elles étaient tellement paniquées, que fréquemment, des ânes en batifolant, ont déclenché d’ahurissants tirs de barrage avec fusées éclairantes. Au point que certains projetaient ironiquement l’érection d’un monument à la mémoire des ânes corses tombés pendant l’occupation.

Dans cette ambiance tendue, mais où le sang-froid corse l’emportait, G Krieger sut gagner la confiance des villageois qu’il visitait, au prix de pénibles trajets, en recherchant le contact personnel avec les maires et les responsables locaux et conforter ensemble l’espérance.

Content de toute adhésion, entouré de son personnel qui, avec Marianne Arrighi, le soutient et le suit, il peut, en juillet 1943, dresser un tableau de l’opinion publique corse :  » Au cœur de la Méditerranée, elle comprend peut-être mieux que le Continent l’importance des batailles en Afrique du Nord, Sicile, Malte, et la mondialisation de la guerre, l’aide américaine . . .Elle sent que la libération monte du sud, vers la Corse… »

Chargé du maintien de l’ordre il doit donner l’exemple. Malgré les faibles rations alimentaires, même si la faim le tenaille bien souvent, il n’a jamais été fragilisé. Exposé aux propositions des Italiens, il refuse tout ravitaillement personnel. Ne fumant, ni lui-même, ni aucun membre de sa famille, il ne prend pas la carte de tabac, pourtant précieux moyen d’échange (il y a en Corse deux cartes de tabac cumulables, celle ce la Régie et celle de la fabrique de cigarettes Bastos).

A Corte, il peut, sans complexe, soutenir et s’entretenir avec les gaullistes: Manzi, pharmacien, Mme Ardent, M. Andreani.

« Ensemble, se souvient –il, nous ouvrions des fenêtres sur l’extérieur, nous échangions des nouvelles et des espoirs, nous préparions des drapeaux alliés et des fanions à Croix de Lorraine. Mme Ardent osa même emporter de la sous-préfecture à son domicile un grand drapeau anglais, qui orna son balcon, place Paoli, lors du premier voyage de De Gaulle à Corte. »

I1 avait d’autres amis résistants : M. ANGELINI, M. GIUNTINI, M. MARI, directeur d’école, M. GERALDI, instituteur, président de la Ligue des Droit de l’homme, le docteur BATTESTI, M. OTTAVIANI, entreposeur des Tabacs. Ils furent tous membres du Comité d’arrondissement du Front national.

A Ajaccio, il avait lié amitié avec le docteur SETA, délégué de l’Entraide française pour la Libération. Et surtout avec Me Vincent de MORO-GIAFFERI et son cousin, Me MONTERA, maire de Bastia.

Pour Georges KRIEGER, « être et agir en résistant, c’était un tout. C’était  » normal « . Pourtant, les risques encourus étaient grands. Même si les Italiens, au début, avaient ménagé le corps préfectoral, ils avaient exécuté Fred SCAMARONI, puis brisé l’action en faveur de la résistance de RIX, sous-préfet de Bastia, puis de RAVAIL, sous-préfet de Sartène, en les expulsant, l’un après l’autre, sur le continent.

Par cet espionnage de jour et de nuit, le commandement italien, malgré les précautions prises, a dû parvenir à la certitude que la sous-préfecture de Sartène servait de relais et, parfois de cachette à des agents de la résistance, locaux ou en mission.

C’est ainsi qu’en pleine nuit, le général MAGLI par téléphone, informa Krieger de sa décision d’expulser Ravail de la Corse. Il lui demanda d’informer immédiatement M. BALLEY, préfet à Ajaccio, de cette décision, afin qu’il en fasse part à l’intéressé, en précisant que ce dernier devait quitter immédiatement Sartène, se rendre à Ajaccio, monter à bord de la  » Ville d’Ajaccio  » et ne pas en descendre jusqu’au départ du navire.

Le préfet demanda alors à Ravail de venir sans délai à Ajaccio,  » pour raisons graves « , sans préciser le vrai motif, ni, surtout, les contraintes auxquelles il allait être soumis. A son arrivée, Ravail fut donc  » bouclé  » dans sa cabine et renvoyé tel quel en France.

Affecté en disgrâce au poste de sous-préfet de CERET, il revint en Corse comme préfet, en 1945. Ce n’est que des années après, évoquant ensemble cette époque, que Ravail apprit par Krieger les conditions imposées, que le préfet avait cachées à l’intéressé, sans doute par crainte d’une rébellion de ce dernier.

Responsable de l’autorité française, il garde – sauf pour les contacts de service indispensables – ses distances vis à vis des Italiens qui pourtant le sollicitent. I1 réduit les manifestations officielles, sauf pour la Fête des mères du 30 mai 1943, (qui fut endeuillée par le torpillage du « Général Bonaparte »), au cours de laquelle il tint à manifester publiquement sons soutien aux familles des victimes, en assistant également aux cérémonies religieuses.

Dans son rapport mensuel, il manifeste à cette occasion, son souci de la politique de présence de la France, face à l’occupant :  » Être absent serait laisser le champ libre à « toutes les exactions ». Cela lui permettait d’insister sur la fraternité nécessaire en ces temps de repli et de douleur.  » J’ai le sentiment que cette réunion très simple et familiale (la Fête des mères) a constitué une réconfortante  » manifestation de l’esprit d’entraide. »

Contre sa volonté, il est obligé d’arrêter ses visites communales, faute d’essence et de pneu. Muni de trois roues de secours, il lui est arrivé de rester en panne, parce qu’il avait crevé quatre fois sur les routes défoncées. Mais il maintient les visites cantonales, parfois à dos de mulet, gardant ainsi les contacts nécessaires avec les notables locaux, pour connaître leurs problèmes et fortifier leur foi dans la libération.

Pourtant, à Corte, sévit un actif représentant de la collaboration, en la personne d’un nommé Pantalacci. Fils d’un commandant français (Commandeur de la Légion d’Honneur), qu’il a rallié à ses idées, cet homme d’une trentaine d’années, est le porte-parole du PPF, le thuriféraire de Jacques Doriot et de Pierre Laval. Il s’accommodait très bien de l’annexion annoncée de la Corse par l’Italie. Mussolini était son héros. Il ne savait sans doute pas que le Duce avait dit : » Je prendrai le nid mais je ne garderai pas les oiseaux. » Il se rendait à la Citadelle, siège des Carabiniers, pour faire son rapport journalier, dénonçant sans ménagement ses compatriotes, allant jusqu’à revêtir l’uniforme de carabinier pour participer à des perquisitions et à des arrestations. Il n’épargnait pas Georges Krieger et à tout bout de champ, il venait l’avertir des doléances et dénonciations qu’il adressait contre lui « au Président Laval « . Un jour, parce que le Sous-préfet ne paraissait pas du tout impressionné, il lui déclara : » Je vais aller à Rome, voir le Duce. Ma valise est prête. Il me recevra… »

Pantalacci reprochait surtout à Georges Krieger de ne pas avoir encouragé la création du Service d’Ordre légionnaire, le SOL. Un jeune homme, à vocation policière, avait formé un petit groupe et vint offrir ses services au Sous-préfet qui lui déclara, à sa grande surprise: « Je vous dis tout de suite : j’ai ma police qui me suffit. Alors, s’il vous plait, pas d’initiative, pas de patrouilles, pas de port d’armes et tout ira bien… »

De même, Georges Krieger fut certain que les écoutes ont provoqué, peu après, l’expulsion de Lecène, sous-préfet de Bastia, déjà très suspect aux regards de l’occupant . Car, après le départ du préfet Ballay rappelé sur le continent, Lecène assura l’intérim, mais sans quitter Bastia. Ce qui nécessita, entre les deux sous – préfets des conversations de service, par téléphone, longues et fréquentes ; ce qui , malgré certaines précautions  » oratoires », entraîna des imprudences inévitables et révélatrices pour l’occupant italien . I1 est arrivé à G . Krieger de raccrocher brusquement, après avoir dit : « on nous écoute ! »

I1 pense que la Libération proche lui a évité le même sort. Car, de ces écoutes, il eut la confirmation personnelle dans les circonstances suivantes: Le maire de Vivario avait organisé un vin d’honneur, avec remise d’un objet d’art, pour remercier le colonel d’un régiment hippomobile italien, stationné dans sa commune, de la réalisation d’un réseau d’adduction d’eau, permettant d’abreuver les nombreux chevaux de cette unité. Ces travaux bénéficiaient également à la population, après tout, juste contre-partie des contraintes de l’occupation.

Cependant, informé, G. Krieger, par téléphone, admonesta sévèrement le maire, lui disant que s’il avait eu raison de ne pas s’opposer aux travaux – ce que le sous-préfet lui-même lui avait conseillé. Il était inconvenant « de dire merci  » surtout de cette manière publique et fâcheusement « amicale ».

Peu après, le Colonel Quercia, agressif, fit allusion à ces faits devant le sous-préfet. Mais cette conversation avait été également écoutée par les postiers de Corte, pour le compte du Front national. Car G .Krieger eut la surprise amusée d’en trouver le texte « intégral  » dans le dossier d’épuration établi à la Libération, contre le maire de Vivario, qui avait persisté à s’afficher dans les lieux publics en compagnie d’officiers italiens.

Quant aux expulsions, elles interviennent dans un climat d’incertitude de l’opinion, fait de l’alternance d’espoir et de doute.

G .Krieger, analysant cette opinion publique hypersensible, relève que le déroulement des opérations militaires en Afrique du Nord et les phases de la lutte ont été suivis avec un intérêt passionné. La prise de Tunis et la liquidation de cette campagne à l’avantage des Anglo-saxons ont provoqué une satisfaction non dissimulée. Le succès n’a pas manqué de renforcer les sentiments anglophiles et pro-américains de la majorité de la population.

Au lendemain de la prise de Tunis, un débarquement en Corse était généralement tenu pour imminent. I1 en est résulté pendant plusieurs jours une sorte de fièvre. Le Sous-préfet ajoutait que « la nouvelle du torpillage du Général Bonaparte  » avait été ressenti avec une émotion intense par la population et une stupéfaction d’autant plus grande que sa confiance à  » l’égard des prochaines entreprises anglo-saxonnes était à son comble depuis les évènements récents d’Afrique du Nord.. Il observe un revirement de l’opinion à l’égard l’Angleterre, coupable du torpillage et, toujours dans son rapport mensuel, signale que « symptomatiquement, au cours d’une discussion dans un café de Corte entre gens de milieux divers, le « supporter  » de l’Angleterre a manqué d’être mis à mal par l’unanimité des interlocuteurs. Il n’est pas douteux que les partisans les plus obstinés des Anglo-saxons ont du mal à justifier cet acte « criminel et qu’ils éprouvent une gêne non dissimulée. »

Dans ce climat de dramatique incertitude, G. Krieger est informé par M. Pancrazi, président de la Chambre d’ Agriculture de la Corse, proche parent de Maître de Moro-Giafferi, que des notables corses, proches de Sénateur Pitti-Ferrandi, venaient de tenir, à l’instigation de ce dernier, une réunion « secrète « , au cours de laquelle il fût constaté et admis comme une évidence que la sort de la Corse était consommé, qu’elle serait italienne et qu’il convenait de se préparer dès à présent  » pour être du bon côté » !

En raison de la qualité de son informateur, G. Krieger prit la mesure des conséquences défaitistes de ces prises de position au moment même où fléchissait le moral de la population. Il décide d’y apporter un démenti public sur « le territoire » de celui qui en est l’auteur.

Il organise une réunion dans la mairie de Pietra-di-Verde, chef-lieu du canton dont Pitti-Férrandi était le conseiller général.: En présence des autorités rassemblées, conseil municipal, notables, fonctionnaires, anciens combattants, après un dialogue familier sur 1es problèmes d’actualité, il déclara en substance : » j’entends des rumeurs qui circulent, selon lesquelles le sort de la Corse est fixé, qu’elle serait italienne, et qu’il convenait de se préparer pour être du « bon côté « .. Je comprends votre angoisse devant de tels propos. Car j’appartiens à une vieille famille alsacienne qui a préféré l’exode à l’occupation allemande. Je vous affirme que ces rumeurs sont sans fondement et que la Corse est et restera française. »

Cette déclaration, enrichie du terme « odieuse », fut relatée dans l’hebdomadaire « La Gerbe » d’Alphonse de Chateau­briant (N° du 25 novembre l943).

L’organisation du Service du travail obligatoire s’imposait alors et ne pouvait être éludée. La seule réplique consista à retarder, par tous les moyens, sa réalisation. D’abord par la lenteur apportée au recensement et à l’établissement des listes des jeunes qui y étaient astreints.

Ensuite, par la renégociation des conditions d’emploi, avec le Général du Génie italien qui siégeait à Corte. G.Krieger fit admettre, dans un premier temps, que les jeunes accompliraient leur temps en Corse et en aucun cas sur le continent (d’où ils auraient pu être envoyés en Allemagne). Ensuite, en aucun cas les travailleurs ne pourraient être employés sur des chantiers de construction de routes stratégiques ou d’intérêt militaire et notamment pour un projet de construction d’une route stratégique traversant la Corse d’Est en Ouest. Enfin, le choix de l’emplacement du camp fut l’objet de recherches scrupuleuses, avant de se fixer sur Bocognano.

L’aménagement du camp: terrassements, constructions, équipements, tâche de l’Ingénieur en chef des Ponts et chaussées, fut l’occasion pour ce dernier de déployer des trésors d’imagination pour ralentir les travaux et retarder l’ouverture du camp:  » On a traîné les pieds… » Jusqu’à ce qu’au cours d’une ultime conférence, le chef italien du Génie, bien qu’habituellement plutôt jovial, entra dans une violente colère, menaçant ses deux interlocuteurs, le sous-préfet et l’ingénieur en chef, « de les envoyer à Elba: (l’île d’Elbe, siège du camp de concentration italien).

Le seul camp ouvert, en définitive, fut celui de Bocognano. Les jeunes gens, convoqués pour le 20 juillet 1943 répondirent à la convocation,- à l’exception d’un seul – et sans incident. Mais, quelques jours plus tard, Krieger était informé, un matin, par la préfecture, que de nombreux jeunes s’étaient évadés, avaient pris de train en direction du Nord et qu’il fallait les intercepter en gare de Corte. .Le sous-préfet fit cerner la gare par les gendarmes et rassembler les jeunes à leur descente du train.  » J’ai l’ordre de vous arrêter, dit- il et de vous renvoyer au camp où vous serez considérés comme des prisonniers. Alors je vous dis « allez d’abord chez vous, en permission de 24 heures, dans vos familles. Puis revenez au Camp. Ce ne sera plus long et la liberté est proche « . Il ne pouvait- mieux dire, guetté par les espions de l’OVRA et du PPF. Très peu revinrent au camp, la plupart se cachant dans leur famille ou d’autres villages. Ainsi se termina la piteuse tentative de STO.

La Résistance économique

Avec le ravitaillement, c’était bien « faire face à une situation hors du commun »: administrer l’urgence, ravitailler la population semblait un tour de force, alors qu’il n’y avait par semaine que trois jours de farine… 150 grammes de pain par jour, alors que la ration officiellement était de 350 grammes, 90 grammes de viande par semaine… ou quinzaine. Seuls les tickets de pain et de légumes secs étaient honorés en partie. En raison de blocus anglais, la Corse manquait de tous les produits industriels qui venaient en totalité du continent. Plus de pneus ni de pièces de rechange, plus d’essence, plus de chaussures, de vêtements, de tissus. La Corse s’acheminait vers la famine et la paralysie totale, en ce mois de juillet 1943. « La situation alimentaire devenait critique; les bateaux se faisaient rares. La Corse se sentait de plus en plus isolée, coupée de la Mère Patrie, par le blocus maritime  » note le sous-préfet.

Aussi ce dernier doit-il se battre au corps à corps avec les Italiens, pour ses administrés, en l’espèce pour la population toute entière de la Corse. I1 vient « exiger  » des autorités d’occupation, parlant « d’avances « , farine et fuel, annonçant des troubles graves si les boulangeries se ferment.

 » On vivait par quinzaine ». I1 n’y avait plus que la moitié de la ration normale, plus de fuel pour le boulanger, plus d’essence. Ces démarches alimentaires, moins nobles que la résistance politique, en apparence, l’étaient tout autant, permettant de maintenir l’unité et le moral des Corses, qui auraient pu être tentés par les sirènes de la collaboration et du marché noir.

Car il n’y avait plus de marché public, plus de légumes frais, plus de distribution de viande. L’abattage clandestin sévissait partout, les paysans refusant de livrer les contingents imposés, sur un bétail en stabulation libre, difficile à capturer… sinon à la carabine !  » Comment voulez-vous capturer ces bestiaux, qui font du cent à l’heure dès qu’ils voient un chrétien  » lui répondit valablement, un jour, le Contrôleur du Ravitaillement à qui G Krieger avait fait des remontrances.

Ce dernier sollicitait constamment l’Intendance italienne. Les livraisons de farine étaient parfois remplacées par des pâtes. Alors, il faisait observer qu’on était encore en France et que les Français sont  » mangeurs de pain « . La farine et le mazout lui furent donnés pour 2 ou 3 jours seulement, l’obligeant à renouveler ses démarches humiliantes. En le faisant, il avait l’impression étrange de remplir l’office d’un consul chargé de 1a défense de ses nationaux à l’étranger, plutôt que d’un sous-préfet proprement dit.

Entre mai et juin 1943,12.000 quintaux de farine furent ainsi « avancés » par les Italiens. Finalement, ils ne furent ni restitués, ni payés.

Encore lui faut-il faire convoyer par la gendarmerie les trais chargés de farine attaqués par des pillards. Souvent, des prélèvements faits dans des sacs ont été remplacés par …du sable.

La vie, en Corse, en 1945, devenait pourtant angoissante, d’autant plus que les relations avec le continent, déjà précaires en raison de l’insularité et des dangers de la guerre navale, étaient presque inexistantes.

Malgré les escorteurs italiens, « l’Oasis » est torpillé le 26 février 1943, le trafic est suspendu du 1er au 13 mars 1943. Le » Général Bonaparte », torpillé le 9 mai 1943, coule en quelques minutes, entraînant l’épouse et le fille adoptive du préfet d’Ajaccio – ses deux filles étant saines et sauves ainsi qu’une quinzaine d’habitants de l’arrondissement de Corte et de nombreux insulaires.

Le 26 juillet 1943, le « Château Yquem » est torpillé à son tour, à la sortie du port, et le « Cap Corse », du même convoi, s’échappe de justesse, en faisant demi-tour.

La Corse subit un véritable blocus anglais. Elle ne reçoit plus aucune aide de la métropole. Aussi, quand un navire par aventure, parvient à forcer le blocus, c’est une foule qui s’aligne le long du quai et contemple, silencieuse et recueillie, avec une émotion intense, ce messager de la patrie perdue. L’ennemi, c’est donc l’occupant italien, dont l’omniprésence est obsédante.

L’ironie, à défaut d’autres, est l’arme favorite. On rit bruyamment au passage ridicule des bersagliers, qui défilent au pas de gymnastique, casques emplumés et cors de chasse. Les plumes de coq noires des casques sont d’ailleurs des trophées que filles et garçons parviennent parfois à couper, dans l’obscurité des salles de cinéma. Car, où qu’ils aillent, et inconscients du ridicule, les soldats ne quittent pas la tenue de combat. En promenade, au café, au cinéma, à la messe même, ils portent fusil et baïonnette, avec parfois, des grenades attachées à la ceinture. Par ces consignes, le commandement traduit un sentiment d’insécurité permanent.

Pourtant, la cohabitation, facilitée par une parenté de langue ne comporte pas de graves frictions. La consigne de la résistance est, d’ailleurs, d’éviter les actions qui, pour l’instant sans profit militaire, ne pourraient qu’occasionner de cruelles représailles.

Dans les campagnes, parfois, le soldat italien, nostalgique de son champ, laboure celui du paysan corse qui le loge et qui, assis, « fume, flegmatiquement, sa pipe devant sa maison ». Le corse reste néanmoins sur sa réserve. Il n’y a pas de véritable cordialité même si quelques histoires de filles attristent des villages.

Cependant, les évènements se précipitent. Le 25 juillet 1943, le Maréchal BADOGLIO prend le pouvoir, succédant à Mussolini en fuite. Le 8 septembre, à 19 h 30, la radio de Londres annonce que l’armistice est signé avec les Alliés. Le 9 septembre, les dirigeants du Front national décident de déclencher l’insurrection, occupent la préfecture à Ajaccio et proclament le rattachement de la Corse à la France libre.

Ils suspendent le préfet, non sans lui avoir fait signer, au préalable, un arrêté instituant un Conseil de préfecture, à prédominance communiste, composé de trois « moscoutaires », d’un giraudiste et d’un gaulliste, et qui est, en fait, le Comité départemental du Front national.

L’arrêté confère un droit de police audit Front national, organise la censure et prévoit la publication de communiqués, rédigés par le pouvoir insurrectionnel. I1 ne craint pas de prévoir la peine de mort contre les accapareurs.

On est loin de la légalité républicaine normale. Selon G. Krieger l’explication de semblables débordements se trouve dans un ordre du jour, voté un peu plus tard, à mains levées, par les patriotes d’Ajaccio, réunis au nombre d’un millier et noyautés par les communistes. On y lit, notamment, que : » Est légal tout ce que le peuple exige et impose… »

Des Comités d’arrondissement sont constitués dans les Sous-préfectures de BASTIA et SARTENE, dont les sous-préfets sont suspendus. Seul G. Krieger, sous-préfet de Corte, acclamé par la population rassemblée devant la sous-préfecture, est confirmé à son poste par le Comité départemental.

Au cours de toutes ces opérations, les résistants ont opéré à découvert dans la zone où prédominent les Italiens. Ils sont armés de des mitraillettes parachutées et de fusils mitrailleurs. Ils occupent les commissariats de police et les principales mairies.

Le même jour, le Commandant COLONNA d’ ISTRIA alerte Alger, par radio : « Ajaccio s’est soulevée. Insurgés maîtres de la ville ». Les Italiens ne résistent pas. On se bat à Bastia. La Corse demande l’aide de l’armée. En fait, note G.Krieger, les Corses sont déterminés à lutter seuls, car, pour eux, le 9 septembre est le jour de la LIBÉRATION, conquise sans aide extérieure, par le seul soulèvement insurrectionnel de toute l’île.

L’aide de l’armée ne commencera que le 14 septembre, symboliquement d’abord, avec l’arrivée du Corps franc (créé par Giraud en vue du débarquement prévu antérieurement et repoussé) accompagné du nouveau préfet de la Corse, Charles LUIZET, puis massivement, par le débarquement d’unités du l9ème Corps d’armée d’Alger du général Martin.

Les francs-tireurs, de leur côté, ne restent pas inactifs par leur présence, ils contribuent à calmer l’attente de la population. A plusieurs reprises, descendant sur la plaine orientale, ils attaquent, par surprise, des campements militaires allemands, leur occasionnant des pertes. Ces harcèlements entraînent, en représailles des bombardements aériens sur des villages de l’intérieur. Et l’annonce de ces nouvelles victimes civiles accroît l’anxiété générale.

Le maintien de l’ordre est difficile, dans une population surexcitée et de plus en plus agressive à l’égard des Italiens qui, d’ailleurs, se montrent à peine.

Un incident très grave est alors provoqué par le responsable du P.P.F., Pantalacci. Celui-ci continuait à se rendre ostensiblement, chaque matin, au Quartier Grossetti, dans la citadelle, pour faire son  » rapport  » au major Ortona , commandant les carabiniers royaux.. Car, s’il a décidé, avec le Comité d’arrondissement, des premières mesures contre les collaborateurs, G. Krieger avait laissé le soin aux résistants de neutraliser Pantalacci.

Attaqué par deux d’entre-eux, il avait lancé une grenade, les blessant, tous les deux, en s’enfuyant pour trouver refuge auprès d’Ortona .

L’émotion causée par cette nouvelle se traduisit par une imposante manifestation à la nuit tombée: des chenillettes italiennes, intervenant maladroitement, ouvrent le feu, blessant un manifestant. Le Sous-préfet, rendu sur les lieux, s’interpose puis se rend auprès du Général Magli, pour l’avertir que, si l’auteur des troubles ne lui était pas livré, lui-même ne pourrait plus répondre de l’ordre public. Le Général affirma que Pantalacci n’était pas parmi les Italiens.

Or, le lendemain, au cours d’une perquisition opérée au domicile de Pantalacci, où seul son père se trouvait, G. Krieger saisit un message de son fils, lui annonçant qu’il «était sous la protection du major Ortona et « qu’avec lui, nous partirons tous les deux à Bastia, où nous serons loin de tous ces sales gens. »

Devant cette lettre, le général pâlit peut-être n’était-il pas au courant? Le soir même, note G. Krieger. » on me livra mon homme bien ficelé, que je fis enfermer à la Gendarmerie, pour être transféré avec son père à Bastia.. Fâcheuse décision, car quelques jours plus tard, les Allemands s’emparaient de la ville et libéraient les prisonniers.

L’arrestation de Pantalacci se situe dans le cadre général des mesures d’épuration les plus urgentes qui se traduisaient par la mise en examen, ou l’arrestation des collaborateurs les plus notoires et dangereux pour l’ordre public.

L’arrivée du Général GIRAUD, le 19 septembre, mit fin à l’attente anxieuse. Georges Krieger, qui l’accueille, comme seul membre du corps préfectoral en fonction- note avec amusement : » Le bon peuple corse, au vu du képi à feuilles de chêne, cria de bonne foi : Vive de Gaulle! Il avait pris Giraud pour de Gaulle qu’il ne connaissait pas … de vue: » Aussitôt, G. Krieger fit passer la consigne: « C’est Giraud. Ce n’est pas de Gaulle. » Mais la ville de Corte était déjà pavoisée aux couleurs alliées et les drapeaux avec la Croix de Lorraine pendaient à de nombreux balcons, notamment à celui de la sous – préfecture sous lequel Giraud, à sa sortie, fut mitraillé malicieusement par la nuée de reporters anglais et américains..

Le général Giraud venait de recevoir le général Magli, commandant les troupes italiennes, et en présence du sonditous-préfet, de lui dicter les cions de la capitulation et de la participation de ses forces aux combats en cours contre les Allemands. Dans une situation désormais éclaircie, les combats sont relancés avec une plus grande vigueur. Les attaques aériennes ennemies se multiplient aussi.

Plusieurs avions allemands, le 23 septembre, bombardent Corte, frappant directement la sous-préfecture qui est quasiment détruite. Mme Krieger est blessée, ainsi que, plus gravement, sa mère, Madame Marty, veuve de guerre. Un employé, F.Emmanuelli, capitaine de réserve, est tué. G. Krieger est contusionné sous les décombres, avec des coupures au visage. Les deux sentinelles en faction devant la villa du Général Magli, en face de la sous-préfecture, sont tuées. La population compte aussi des victimes, parmi lesquelles un enfant tué dans un immeuble voisin de la sous-préfecture.

Georges Krieger est convaincu que la sous-préfecture était l’objectif principal de ce bombardement. Quelques jours auparavant, il avait intercepté une lettre adressée de Bastia par Pantalacci à sa domestique restée dans son appartement. Outre diverses recommandations ménagères, il lui enjoignait avec insistance « de quitter Corte avant le 23 septembre ». Termes dans lesquels il lut une menace à l’égard de lui-même et aussi de la population de Corte, « ces sales gens  » comme il les appelait, mais sans en deviner la nature.

Pendant que se poursuivent les opérations militaires au nord de l’île, les liens avec le gouvernement d’Alger s’établissent. Le 29 septembre 1943, le Commissaire à l’Intérieur, André Philip arrive en Corse accompagné du préfet Charles Luizet; il est reçu par G. Krieger devant la sous-préfecture en ruines, puis piloté au nord du département jusqu’à des positions avancées tenues par des francs-tireurs à St-Florent et Belgodère. Du P.C du Général Martin, ils aperçoivent une des dernières phases des combats pour la libération de Bastia: la progression héroïque des Goumiers marocains, au col de Teguine, contre les Allemands accrochés au terrain pour couvrir les derniers embarquements vers l’Italie. Pour certains (et sûrement pour madame Krieger qui accompagne son mari), c’est le baptême du feu : l’artillerie allemande visant le PC et leur groupe, en réponse aux salves tirées sur Bastia par des batteries italiennes ralliées.

Avant de quitter la Corse, André Philip confirma Georges KRIEGER dans ses fonctions et, par arrêté signé à la Préfecture d’Ajaccio le 1er octobre 194, l’éleva à la 2ème classe.

André Philip réalise qu’il est urgent, sans attendre la fin, très proche, des combats, d’entreprendre dès à présent la reprise en mains de l’insurrection, afin d’éviter que les groupes communistes ne prennent seuls le pouvoir. L’organisation d’élections municipales lui parait le moyen: démocratique de mettre fin à la confusion des pouvoirs.

Mais G. Krieger fit valoir que, si elles étaient souhaitables, les élections étaient pratiquement impossibles. Les combats n’étaient pas terminés. Trois classes venaient d’être appelées sous les drapeaux. Surtout, beaucoup de municipalités étaient désorganisées depuis les dernières élections municipales remontant à 1935 ; décès, absentéisme des maires demeurant sur le continent. Sans parler de celles remplacées illégalement par des commandos. Les listes électorales sont caduques. I1 n’y a pas de papier, les moyens d’imprimerie sont insuffisants et les communications difficiles.

Se rangeant à ces considérations, André Philip reconnaît qu’il faut attendre le rétablissement de conditions normales. C’était la solution raisonnable. Mais ce fut bien dommage car selon G. Krieger, si des élections avaient été possibles, elles auraient permis d’éviter: la laborieuse et souvent dégradante compétition: qui allait s’engager pour la: désignation de délégations spéciales.

Dans l’immédiat, le sous-préfet procéda aux mesures d’épuration les plus urgentes. Il disposait pour cela de moyens exorbitants au droit commun : perquisitions, réquisitions, arrestations. Ces mesures s’appliquent en priorité aux accapareurs et trafiquants du marché noir, les plus notoires et « repérés  » depuis longtemps

L’épuration politique est plus délicate. La renaissance des clans et des rivalités politiciennes et, surtout, la pression communiste, créent un climat et des conditions plus favorables aux dénonciations et aux  » revanches  » qu’à des jugements sereins.

Fort de sa popularité et de la confiance de Giovoni, G. Krieger n’hésite pas à rejeter les propositions d’arrestations qui lui sont proposées par le délégué à l’épuration du Comité d’arrondissement, lorsqu’elles lui paraissent sans fondement. Il refuse, par exemple, l’arrestation des quelques membres du Service d’ordre légionnaire, qu’il avait d’ailleurs réduit à l’impuissance dès sa création. Au préfet qui s’en étonne, il déclare, un peu vertement : » Ces jeunes minables relèvent d’une paire de baffes et d’un coup de pied au c… C’est déjà chose faite. »

De même, il refuse la proposition d’arrestation de M Pancrazi, personnalité au-dessus de tout soupçon, parent de Me de Moro-Giafferi et comme ce dernier, sous la surveillance de l’Ovra. Le délégué en convient, mais persiste en disant : »Cela lui fera les pieds « .

Autre exemple: un professeur de collège demande, par I’intermédiaire du délégué, l’arrestation d’un de ses collègues pour le motif suivant : »Par son attitude réservée et son mutisme habituel, a donné lieu de penser qu’il était collaborateur. »

Dans ces trois cas, les arrestations ont néanmoins eu lieu. Mais dans ces trois cas, les intéressés ont été libérés dans les jours suivants.

Il n’était pas possible, toujours, de redresser des bavures comme celles dont G. Krieger connut certains exemples. L’affaire « Docteur Acquili », par contre, démontre à quels excès conduisaient les malheurs de ce temps. L’épuration, en général, s’effectue selon une procédure très sommaire, mais permettant de maintenir quelques garanties. Mais l’oubli de tous les principes conduit à l’outrance L’affaire, « Docteur Acquili  » en est, selon G Krieger, un exemple odieux. Le sous-préfet reçoit, un soir, par téléphone, l’ordre du préfet en personne, de se rendre immédiatement à Pianelli-di-Fiumorbu, pour rencontrer le Docteur Acquili, maire de cette commune et conseiller général du canton. La mission est de lui signifier d’avoir à démissionner de son mandat de conseiller général. « Quelles justifications à faire valoir à l’intéressé ? « , demande le sous-préfet ? Aucunes, sinon que, selon l’opinion et le contexte politique, il est indésirable.

Georges Krieger arrive en pleine nuit, en septembre dans cette région montagneuse et sauvage (c’est le maquis des Bandits d’Honneur). Le docteur Acquili, homme âgé est un, géant barbu, a un regard impressionnant, respirant la puissance par toute sa personne. C’est, en réalité, le médecin de campagne, de tous les dévouements et gratuit pour les pauvres. Il est aussi le maire et le conseiller général constamment réélu au premier tour. Et voilà un jeune sous-préfet qui vient, sans préavis, le sommer de démissionner, sans explication. Par raison d’État. La colère de cet honnête homme, devant cette pitrerie, est titanesque. Il refuse, bien entendu, tout en restant amical à l’égard du malheureux messager dont il comprend la confusion.

Une quinzaine de jours plus tard, on apprit sa mort. Son dernier cri de révolte, G Krieger prit sa décision. Il dit au préfet » C’est moi qui vais me charger de lui faire un bel enterrement. »

Devant la, population rassemblée, le sénateur Giaccobi et G Krieger prononcèrent à tour de rôle à la face des délateurs calomnieux et anonymes des allocutions élogieuses qui furent reproduites dans la presse.

La partie la plus difficile à jouer fut celle des municipalités. De nombreuses mairies avaient été occupées d’autorité, soit par des comités investis par le Front national, soit par des commandos émanant du clan rival.

Or la Corse, premier département français libéré, apparaît alors comme le banc d’essai du rétablissement de la légalité républicaine, tel qu’il devrait être réalisé sur le continent. Le général Giraud, qui ne voyait pas 1a nécessité d’une administration civile en Corse note François Coulet ( « Vertu des temps difficiles » ) avait pourtant accepté la nomination de Charles Luizet, comme préfet de la Corse, patriote sincère et probe, au reste ancien officier de carrière, connu de Giraud, qui l’avait apprécié au Maroc (au Service des Affaires indigènes).

Le nouveau secrétaire général pour la police, François Coulet qui arrive en Corse en même temps que Charles Luizet est envoyé, lui, par De Gaulle . Dans ses mémoires  » Vertu des Temps difficiles »,( précité ) il rapporte que De Gaulle lui fit de nombreuses recommandations avant son départ d’Alger; « Dites à Luizet qu’il faut qu’il soit le « préfet gaulliste »( Giraud et De Gaulle se disputaient alors la présidence du Comité français de Libération nationale fondé le 3 juin 1943)-  » Ne laissez par les communistes vous envahir. »

En définitive la prise du pouvoir par les communistes pouvait créer un précédent pour la prochaine libération de la France continentale. Le danger était dénoncé et la mission désignée.

François Coulet ne tarde pas à prendre conscience des difficultés du nouveau pouvoir. Arrivé le 19 septembre, il fut témoin, dès le 21, du premier rapport de force entre le préfet Luizet et le Comité départemental de libération, présidé par Giovoni, avec Vittori les autres communistes malgré le contrepoids de Raimondi et de H.Maillot, cousin du Général De Gaulle.

Il raconte : « A la Préfecture d’Ajaccio, le bureau du préfet était plein de patriotes, à l’air décidé, brassards au bras, mitraillettes sur la poitrine, le Comité de Libération, Giovoni et Vittori en tête. Tout le monde bluffait allègrement ce jour-là: les délégations communistes, en décrivant à Luizet une Corse toute entière en armes et obéissant à leurs ordres, avec la discipline d’une armée; les délégués non communistes, dont le Sénateur Giaccobi, en lançant des chiffres fantaisistes, pour donner du sérieux à leur groupement, contestaient l’arithmétique des autres et commençaient à se disputer.

Le préfet, au contraire, affirme une unité de doctrine dont  » Alger ne donnait pas l’exemple ». Le perspicace Giovoni, qui ne pouvait ignorer que De Gaulle serait le plus fort, mais qui avait traité avec Giraud ,sentant que, s’il voulait gagner la partie, c’était maintenant qu’il fallait le faire, employait tout son talent et toute sa fougue à faire plier ce nouveau venu, mince dans son complet bleu, ce fonctionnaire tout seul, sur qui reposait l’avenir de la souveraineté nationale, pour l’amener à consentir au partage de son autorité.

Pourtant après deux heures d’échanges oratoires, Luizet arriva à ses fins, remercia les délégués, leur affirma qu’il ne saurait se dispenser de leur appui …Il avait gagné »

G Krieger avait déjà affronté la même  » transition « , le 10 septembre, lors de la première réunion du Comité de libération de Corte. Mais à la différence de Luizet et de Coulet , il n’avait reçu, et pour cause, n’ayant pas de relations avec Alger, aucune consigne de la France Libre, ni de quiconque. Il dut se fier à sa propre analyse. Or, il est fort de la confirmation qu’il a reçue, du premier jour, du Front national. Il peut s’appuyer sur le Sénateur Giaccobi et les groupements locaux qui, eux, refusent de reconnaître, seulement le Front national. I1 s’est aussi convaincu, pendant l’occupation, que les Corses ont, au fond, le goût de l’autorité, s’ils n’ont pas autant celui de la légalité.

C’est pourquoi, il affirme d’emblée sa volonté de partenariat, mais refuse tout partage du pouvoir, dans une sous-préfecture « bicéphale ». Sans doute parce que les protagonistes savent que sans se connaître, ils sont arrivés au terme du même combat, l’accord est vite conclu et ne sera plus dénoncé – sur la formule connue : » Délibérer est le fait de plusieurs. Décider est le fait d’un seul ».

A la faveur du nouvel équilibre des forces, le rétablissement de l’ordre républicain peut être efficacement poursuivi. La remise en ordre des municipalités se présente comme la tâche la plus urgente. Dans la plupart des communes, pour en finir avec les « usurpateurs », il convenait de confier le pouvoir municipal à des délégations spéciales, nommées par le Commissaire à l’Intérieur, sur propositions du corps préfectoral.

Pour ses propres propositions, G. Krieger entendait, selon le choix de sa conscience, assurer la meilleure représentation démocratique de la population. La délégation serait composée principalement des résistants qui s’étaient distingués pendant l’occupation et les combats de la libration. Mais aussi de citoyens qui, sans avoir pris les armes, avaient, par leur conduite et la manifestation de leur civisme, contribué à la résistance.

Mais comment les distinguer de ceux qui, avec la seule référence du Front national, s’étaient emparés des mairies, dans le seul but d’assurer la mainmise communiste, tant redoutée du Général De Gaulle. Dans les consultations, comment deviner les pressions dissimulées des élus, des clans, du Front national, et rester équitable?

En fait, souvent, sous des pressions diverses à différents niveaux les délégations spéciales nommées étaient davantage la représentation du Parti communiste, ou d’un clan revenu en surface, que de la réalité démocratique. Sans parler des nombreuses confusions de personnes, dues aux nombreuses homonymies en Corse.

La désignation de la délégation spéciale de Corte fut plus difficile. G. Krieger l’avait établie en reprenant la plupart des membres du Conseil municipal installé par le Front national le 9 septembre 1943, par Giovoni et Choury, en accord avec le sénateur Paul Giaccobi, maire de Vénaco et conseiller général de Vezzani.

Il y avait ajouté plusieurs personnalités connues pour leur adhésion à la France Libre. Cette composition avait été arrêtée après de sérieuses consultations et paraissait représentative.

La décision était encore en suspens à Alger, lorsqu’Emmanuel d’ Astier de La Vigerie, nouveau Commissaire à l’Intérieur, vint en visite officielle en Corse. A Corte, après la présentation protocolaire des corps constitués, le Commissaire, en privé, invite G.Krieger à l’entretenir du projet en suspens. Ce dernier lui déclarant que la question était assez compliquée et que les exigences de l’emploi du temps ne lui permettraient pas, peut-être, de l’exposer, d’Astier lui répartit  » Ne craignez rien à ce sujet, car je suis parfaitement au courant » ,sur un ton comminatoire qui n’annonçait rien de bon. Après l’exposé de G.Krieger, il déclara : « Je ne suis pas du tout de votre avis et  » voici mes instructions. Je vous prie de revoir vos propositions. Demain matin, je serai à Sartène. Mais vous viendrez à Ajaccio l’après- midi pour me présenter vos nouvelles propositions. »

Le lendemain, G. Krieger se présente à E .d’Astier et lui déclare en substance : » J’ai repris l’étude de mes premières propositions. J’ai toujours le sentiment que la composition de la délégation spéciale assure une représentation équitable et démocratique de la population. C’est pourquoi, si vous estimez qu’un autre que moi peut mieux réaliser ce qui vous souhaitez, mon poste est à votre disposition « .

Bien entendu, la délégation spéciale nommée par le ministre ne ressembla en rien aux propositions du sous-préfet. Ce dernier, à sa grande surprise, n’est pas relevé de ses fonctions. I1 se demande, en définitive, pourquoi E. d ‘Astier s’était donné tant de mal, pour obtenir en vain, un avis conforme à ses désirs, alors que, de toute façon, la décision lui appartenait. Les amis de G Krieger lui avaient-ils évité la sanction? Le ministre voulait-il seulement tordre spectaculairement le poignet du sous-préfet, pour satisfaire à des doléances dont il était saisi, à son sujet, par certains éléments communistes qui disaient à G.Krieger : « Vous avez changé. Vous n’êtes plus le même que pendant l’occupation. Vous preniez la défense des communistes poursuivis ou arrêtés par les Italiens. Aujourd’hui, vous critiquez parfois nos décisions. »

G. Krieger répondait : » Je n’ai pas changé. Je défends tous les Français sans exception. S’il s’agissait surtout de communistes, c’est qu’en effet, c’était surtout les communistes ou prétendus tels qui étaient l’objet des représailles italiennes. Dans la liberté retrouvée, mon rôle est toujours de défendre la démocratie et les droits de l’ homme . « 

Il est vrai que G. Krieger, avec la liberté qu’autorisaient ses relations amicales avec Charles Luizet, avait souvent exprimé, en privé, ses craintes à ce sujet :. » C’est anormal. Les communistes s’emparent successivement de tout. Ce qu’ils n’ont pas pris, on le leur offre. Tout cela parce que malheureusement, les élections qui étaient souhaitables, ont été reconnues irréalisables. » .Un jour, le préfet – qui était en uniforme alors que le sous-préfet était en civil, lui énonça, avec une solennité inhabituelle : » Cet uniforme que nous portons, c’est une livrée… » Au sursaut de G Krieger, il se reprit : « … une livrée honorable, sans doute, mais c’est la livrée du « gouvernement. » Son interlocuteur lui répondit : »Pour moi, ce ne sera jamais une livrée ! »

Ce que le préfet voulait lui dire, c’est que le devoir était  » d’observer la mainmise du parti communiste sur le pouvoir, en essayant de la limiter, sans donner l’éveil et afin d’en tirer la leçon pour la prochaine libération du continent.

Cette attitude pragmatique correspondait à la recommandation de De Gaulle:  » Ne vous laissez pas déborder par les communistes. » Pour E. d’Astier, à l’opposé, la règle était de respecter la suprématie du Front national communiste.

Pour l’installation des délégations spéciales, la préférence donnée au Front national était source de conflits. On conçoit l’indignation d’un maire, n’ayant pas cessé ses fonctions et sans reproche, de se voir supplanté sans explication. Souvent les « occupants  » des lieux (maires élus en 1935 ou usurpateurs) ne veulent pas céder la place à la délégation spéciale, qu’elle soit représentative ou non. G. Krieger doit se rendre sur place pour procéder l’installation, avec le concours de la gendarmerie.

Parfois, il faut pénétrer par effraction dansa la mairie. Dans certaines communes, le logement du maire sert de mairie. I1 fait déménager les archives et le mobilier communal dans le logement du président. Toutes opérations pénibles, au milieu d’habitants divisés. Au cours de l’installation, G Krieger ne manque pas de préciser:  » Vous êtes nommés par le général De Gaulle. I1 s’agit d’une délégation temporaire qui prendra fin dès que possible, lors de l’organisation d’élections démocratiques. » Rappel indispensable et diversement apprécié.

L’opération CORSE, militairement gagnée, politiquement réussie, était terminée dans l’unité nationale. Lors de sa tournée de la Corse effectuée par le général De Gaulle, les journées des 6, 7 et 8 octobre donnent tout son sens à la libération de la Corse. Ce fut un accueil délirant dans les villages et les villes, d’Ajaccio à Corte, puis à Bastia, malgré une pluie diluvienne.

A Sartène comme dans chaque village où De Gaulle s’écriait : » Vive la France, Vive la Corse ! », la ‘Marseillaise retentissait, chantée « a capella « , même par les Italiens qui s’étaient ralliés aux troupes françaises.

« La Corse, note François Coulet (précité), allait bientôt, par ses braves enfant à nouveau mobilisés, jouer son rôle dans la libération du Continent et fournir son contingent de bons soldats. C’était pour elle une façon de retrouver « ses habitudes « . Enrôlés dans l’armée de libération, ils partiront pour poursuivre la guerre jusqu’en Allemagne. »

Charles Luizet, François Coulet et Georges Krieger quittent la Corse le 13 juillet 1944 pour se rendre à Alger. A leur départ, des dirigeants du Front national leur lancent une manière de défi : » Pour la libération du continent, nous n’oublierons pas la leçon de la Corse « . A quoi tous les trois répondirent d’une seule voix :  » Nous non plus. »

Charles Luizet est parachuté sur Paris, pour occuper clandestinement la préfecture de police.

François Coulet, parachuté en Normandie, est le premier préfet de région à accueillir les Américains.

Georges Krieger entre alors au cabinet de Paul Giaccobi, ministre de l’Éducation nationale et de l’Économie. Lorsque le gouvernement s’embarque pour la métropole, après la libération de Paris, il opte pour son détachement auprès du général Mast, résident général en Tunisie, comme maire de Bizerte, avec la « mission de reconstruire et réorganiser ce grand port militaire français. »

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